Lou n'avait jamais su comment les ranger,les plier sous la table, choisir entre toucher le mur avec sa
tête ou voir ses pieds dépasser là bas à l'autre bout du lit. Oui vraiment Lou ne savait comment ranger ces jambes interminables qu'elle cachait sous de grandes jupes informes.
Elle avait en tout et pour tout quatre jupes, deux pour l'été, deux pour l'hiver. Elle les avait chinées dans
une friperie sur les quais, elle avait fouillé des heures; mais non, aucune n'était assez longue. Elle avait alors acheté du tissu pour les rallonger. C'était un peu inattendu mais cela leur
donnait un peu de charme à ces jupes.
Voila, le problème jambes étant résolu restait le haut du corps, trop long, trop maigre, trop voûté.
Pendant un temps Lou avait renoncé à sortir. Mais Lou aimait trop ses promenades sur les quais. Les quais
s'était son petit bonheur quotidien. Elle appartenait au décor, invisible parmi les camelots, les bouquinistes et la foule de ceux qui venait chercher là un peu de chaleur et d'exotisme.
Parfois il fallait bien aller jusqu'au centre commercial. C'était une torture, toutes ces femmes belles,
grandes, grandes mais belles, dans les vitrines. Alors elle filait , vite, vite remplir son panier pour la semaine; rentrer le plus vite possible, ne plus voir ces imperfections.
Lou avait aussi envisagé de ne plus manger, elle avait lu dans un magazine que même si la mort était
inéluctable c'était une mort douce, une entrée en sommeil sans douleur. Lou s'était allongée sur son lit et elle avait attendu. A la première crampe d'estomac elle avait renoncé. Sans douleur!
Lou n'était pas patiente alors la grève de la faim non merci.Trop long.
Aprés cette tentative Lou se découvrit une petite tendresse pour son corps, elle voulait bien mourir mais
elle ne voulait pas que son corps se décompose seul. Elle le voulait embaumé, habillé de cette robe pourpre qu'elle avait trouvée un jour à la friperie. Elle l'avait écrit, le testament était là
dans le tiroir, et la robe pendue dans l'armoire, bien protégée dans son emballage du teinturier.
Un soir, après trois heures de programme télévisé, insipide lou eut une révélation. Elle la tenait sa
solution, elle pourrait enfin sortir, complètement cachée aux yeux du monde. C'était là sur l'écran, un reportage, un de plus, sur les banlieues, et soudain ce gros plan, cette forme noire, pas
de pieds, pas de jambes, pas de tronc, à peine une tête.
Voila c'était ça , la dissimulation totale, complète, définitive. Lou sortit sa machine à écrire, acheta du
tissu et elle se mit au travail. Après trois jours la chose était prête et Lou sortit. Et Lou se prit les pieds dans la chose et s'étala sur le trottoir. Lou était là prise dans ses mètres de
tissu noir. Autour les badeaux s'attroupaient mais personne n'osait l'aider; tous avaient peur.
Alors dans un grand mouvement de rage Lou s'extirpa de son suaire et elle s'enfuit sous les vivats de la
foule.
Lou n'entendit pas l'homme qui murmurait:
"- Elle est belle, trop belle."
le 08/01/20
Lou avait couru, couru et couru encore. Personne n’avait osé s’interposer. Une femme entièrement nue, une femme
sublime qui courait à perdre haleine au milieu des « Oh ah ! » des cris d’admiration, des cris scandalisés, des cris d’effroi, des mères qui tiraient leurs enfants par la manche.
Lou courait dans ce boucan d’enfer. Lou n’avait plus qu’une idée courir jusqu’au vacarme des vagues.
Lou n’avait jamais vu la mer, seulement à la télévision ; mais la mer grondait dans sa tête depuis toujours. Et aujourd’hui Lou allait courir. Peu à peu le
silence se fit il n’y avait plus de trottoir, plus de badauds, seulement la route, nue, comme Lou. Elle n’avait jamais quitté la ville mais elle savait. Elle entendait. Ne pas ralentir, ne pas céder, courir encore.
Après des jours et des jours de course sans relâche Lou se sentit soudain toute chose. La mer n’était plus dans sa
tête. Dans sa tête c’était un silence total, définitif.
Lou cria mais elle n’entendit pas son cri. Elle s’écroula dans l’herbe et pour la première fois elle pleura. Lou n’avait jamais pleuré, alors elle avait beaucoup de
larmes. Elle pleura encore et encore, des jours et des nuits sans relâche jusqu’à n’avoir plus ni eau ni sel dans son corps desséché.
Lou écouta, tendit l’oreille, non rien, rien d’autre que ce silence opaque. La mer avait bel et bien quitté sa tête. Lou ouvrit les yeux. Elle était dans l’eau,
dans les vagues, elle nageait, elle buvait cette eau salée, son corps se gonflait ; les vagues la rejetaient sur le sable, la suivant la reprenait et Lou riait, pleurait, hurlait, sautait,
plongeait encore et encore. Elle se nourrissait de cette mer en furie.
Chaque vague l’emportait un peu plus loin du rivage. Bientôt il n’y eut plus de rivage mais l’océan tout autour. Lou avait les poumons plein d’eau, sa peau ne
sentait plus le froid, ses jambes, ses bras accompagnaient les vagues. Lou ne respirait plus mais elle était vivante.
Lou avait atteint sa maison, son royaume. Elle n’avait plus besoin d’entendre, Il n’y aurait plus jamais de railleries, de ricanements, de rires gras, il n’y aurait
même plus un homme pour dire « Dieu qu’elle est belle, trop belle. »
Il n’y aurait plus que le silence des profondeurs, car Lou irait au plus profond de l’océan, là où aucun rayon de lumière ne filtre. Le silence, le noir et le
plancton.
Alors une dernière fois Lou sortit la tête de l’eau et cria « Je suis poisson voyez mes ouïes, je suis poisson et je suis libre. »
26/01/2011